Parfois, un livre s’adapte presque parfaitement à un moment en temps réel et s’envole des étagères. Le magicien du Kremlin écrit par Giuliano da Empoli, professeur franco-italien à l'Institut d'études politiques (Sciences Po) de Paris, est un de ces livres. Il s'est vendu à plus d'un demi-million d'exemplaires en France lors de sa première publication en 2022 et s'en est vendu bien plus depuis sa publication en traduction dans près de trente pays. Il a failli remporter le Prix Goncourt, a reçu le Grand Prix de Roman de l'Académie française et est aujourd'hui adapté au cinéma. Pas mal pour un premier roman centré sur l'accession au pouvoir de Vladimir Poutine et le rôle joué par Vladislav Surkov, pendant de nombreuses années le principal propagandiste et idéologue de Poutine.
L'idée du livre est une rencontre entre Vadim Baranov, le spin doctor à la retraite du Kremlin (la version de Surkov de da Empoli), et un journaliste français à Moscou qui fait des recherches sur l'écrivain russe Eugène Zamiatine. Leur lien réside dans une admiration commune pour Zamiatine et son chef-d’œuvre *Nous*. Leur premier contact s'effectue via un forum en ligne consacré à l'auteur, où Baranov identifie une âme sœur et invite le journaliste dans sa datcha dans une forêt à l'extérieur de Moscou.
L’attrait de Zamiatine pour Baranov réside dans son courage face à Staline – il est souvent considéré comme le premier dissident soviétique – et dans sa compréhension lucide du pouvoir, en particulier du fait que la répression de la dissidence mène inexorablement à la répression. Pour da Empoli, à travers Baranov, ce sont précisément ces réalités du pouvoir qui comptent le plus. Ce qui se déroule au cours de la soirée à la datcha est essentiellement un long monologue réfléchi dans lequel Baranov raconte l'ascension de Poutine, son propre rôle dans cette ascension et sa relation complexe, parfois distante, avec l'homme qui en est le centre. Le résultat est un récit captivant alors que Poutine gravit les échelons et resserre son emprise sur le pouvoir.
Da Empoli présente Poutine comme un homme déterminé à restaurer la Russie après l’humiliation de l’effondrement soviétique et les années chaotiques et chaotiques des années Eltsine. Dans ce récit, il est un officier dévoué du KGB, animé par un désir de vengeance contre ceux – en particulier les oligarques – qui ont profité de cette période. La restauration de l’autorité et de la dignité de l’État russe devient son objectif primordial. Ceci se poursuit à travers la mobilisation des siloviki, des services de sécurité et la reconstruction des forces armées. Dans le même temps, on rappelle aux oligarques que leur richesse et leur autonomie dépendent désormais de leur fidélité au nouvel ordre. Le pouvoir circule de haut en bas ; la loyauté l'emporte sur la compétence ; et ceux qui jugent mal la cruauté de Poutine, comme Boris Berezovsky, tombent rapidement. Le KGB, quant à lui, renaît sous un autre nom : le FSB.
La façon dont da Empoli montre Poutine consolidant son contrôle étape par étape, avec la propagande jouant un rôle central, est particulièrement frappante. Il ne suffit pas de contrôler le récit ; il faut le créer, même au prix d’un grand coût humain. D’où les attentats à la bombe dans des appartements à Moscou, attribués à des terroristes tchétchènes mais largement soupçonnés d’être orchestrés par le régime lui-même. Souvent décrits comme les attentats du 11 septembre en Russie, ils ont fourni un prétexte à Poutine pour émerger comme un leader décisif – le garant de l’ordre et de la sécurité, le père de la nation.
Photo de Michael Parulava (avec l'aimable autorisation d'Unsplash)
Certains critiques, en particulier des historiens et des spécialistes du Kremlin, ont critiqué la représentation par da Empoli de personnages et d'événements réels, arguant qu'il les remodèle pour les adapter à son interprétation de la politique et du pouvoir russes. D’autres ont contesté sa version de l’histoire récente. Cela n’est peut-être pas surprenant : da Empoli n’est pas un spécialiste de la Russie. Pourtant, de telles critiques ne doivent pas nuire à l’attrait du livre. Il est préférable de le lire comme une fiction intelligente et stimulante dont l’atmosphère semble suffisamment proche de la réalité pour être convaincante. À cet égard, il fait écho à des thèmes trouvés dans des œuvres telles que *Rien n'est vrai et tout est possible* de Peter Pomerantsev et *Ma Russie : guerre ou paix ?* de Mikhaïl Shishkin.
Il y a des moments d'humour noir, y compris trois blagues classiques de l'ère soviétique au début, que je ne gâcherai pas. Ils rappellent que, malgré le poids d’un régime autoritaire, les Russes ont longtemps conservé un sens de l’humour sardonique. Cela dit, *Le Magicien du Kremlin* n'est pas une comédie noire satirique dans la veine de *La Mort de Staline*. Son ton est plus mesuré et sérieux.
Ce sérieux comporte un certain risque : le portrait que da Empoli dresse de Poutine et de son système est si convaincant qu’on peut facilement oublier que le livre est une œuvre de fiction. Je me suis retrouvé absorbé dès le début, entraîné dans son atmosphère et ses arguments, et réticent à le lâcher. Qu’il offre ou non un compte rendu tout à fait exact de la Russie de Poutine, il reste une lecture engageante et stimulante.
Le Magicien du Kremlin de Giuliano da Empoli est désormais disponible, publié par Pouchkine Press. Le film, avec Jude Law et Paul Dano, sort demain dans certaines salles.








