Actuellement à la Royal Academy of Arts, une exposition révélatrice redonne à la peintre du XVIIe siècle, souvent négligée, Michaelina Wautier, la place qui lui revient – Rosalind Ormiston explore un corpus d’œuvres longtemps obscurci par les erreurs d’attribution et la négligence…
Il n’y a aucun doute sur le dieu – nu à l’exception d’une peau de léopard stratégiquement placée – affalé dans une brouette en bois, poussé par un satyre barbu, mi-homme, mi-bouc. Dans Le triomphe de Bacchuspeint vers 1655-59, nous sommes plongés dans une procession bruyante de Bacchanales, des trompettes sonnant comme des feuilles de vigne, des satyres, un âne et une chèvre signalent la présence du dieu romain du vin, de l'agriculture et de la fertilité. Allongé sur le dos, la tête renversée, il reçoit le jus de raisins fraîchement pressés offert par un adepte. Autour de lui se rassemblent des hommes, jeunes et vieux, aux côtés des Bacchantes, des dévotes capables d'arracher des membres à des animaux, voire à des personnes. Pourtant, au milieu du tumulte, une femme aux seins à moitié nus se tient calmement à droite, nous regardant directement. Est-ce un portrait historique de l'artiste elle-même ? Eh bien, oui, ça l'est.
Michaelina Wautier « Le Triomphe de Bacchus », v. 1655-1659 (Kunsthistorisches Museum, Vienne. Photo © KHM-Museumsverband)
Le tableau présente le travail de Michaelina Wautier, l'artiste monsoise des Pays-Bas espagnols, un nom encore peu familier à beaucoup. Un quasi contemporain de Artemisia GentileschiWautier, comme Gentileschi, a appris son métier dans un cadre familial, vivant et travaillant probablement aux côtés de son frère Charles Wautier, portraitiste réputé. Célibataire, elle put, dans les années 1640, partager avec lui une maison et un atelier à Bruxelles, à proximité de la Cour royale et de ses mécènes – un arrangement qui aurait permis à la fois l'indépendance artistique et l'échange d'idées.
Sa première œuvre identifiable, Portrait d'Andrea Cantelmoest aujourd'hui perdu, connu uniquement grâce à une gravure. Pendant de nombreuses années, les œuvres de Wautier ont été attribuées à tort, souvent à d'autres artistes, notamment Judith Leyster – un schéma qui reflète sa longue négligence. La reconstitution de son œuvre a révélé une pionnière du XVIIe siècle dont les réalisations ont été occultées pendant des siècles.
Autoportrait de Michaelina Wautier vers 1650 (Collection privée)
Maintenant, au Académie royale des artsune exposition fraîchement venue de Vienne (qui abrite Le triomphe de Bacchus) rassemble son travail, offrant une réévaluation convaincante d'un artiste redécouvert seulement au cours des dernières décennies. Avec peu de documents survivants – son testament a été accidentellement détruit lors d'un bombardement français de Bruxelles – c'est à travers ses seules peintures que nous reconstituons sa vie et sa carrière.
L'exposition s'ouvre sur un saisissant autoportrait de Wautier, accroché aux côtés d'un autoportrait de Pierre Paul Rubensinvitant à la comparaison entre deux contemporains. A son image, Wautier se présente élégamment vêtue, assise avec une palette, des pinceaux et un mahlstick à la main. Un geste subtil, presque fortuit – fixer une montre de poche en argent au bord de son chevalet – confère à l'œuvre une immédiateté. Derrière elle, une toile vierge l'attend : elle s'apprête à peindre, affirmant son identité d'artiste professionnelle.
L’ampleur de sa production est frappante. Wautier a travaillé sur tous les genres, de la nature morte — comme le montre l'exquise Guirlande de fleurs avec un papillon — à la peinture religieuse, aux scènes d'histoire et au portrait. Des œuvres telles que Portrait de Martino Martini démontre son habileté avec des gardiens adultes, tandis que ses études informelles auprès des enfants révèlent une sensibilité remarquable à la jeunesse et au caractère. Des peintures de Charles Wautier sont incluses pour souligner les différences dans leurs approches : le pinceau de Michaelina est plus lâche, ses figures plus détendues et naturalistes. Dans ses œuvres religieuses, les saints et les figures sacrées apparaissent ancrés et humains plutôt qu'idéalisés.
Michaelina Wautier « Goût », v. 1650 (Collection Rose-Marie et Eijk Van Otterloo)
L'un des points forts de l'exposition est la Cinq sensune série redécouverte récemment et désormais présentée pour la première fois en Europe. Cinq garçons représentent la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher, sur fond sombre et éclairés de face. Chacun a une personnalité distincte : l’un mord dans le pain, un autre recule à l’odeur d’un œuf pourri, tandis qu’un autre joue d’un instrument. Ces mêmes jeunes modèles apparaissent ailleurs dans son travail, suggérant une familiarité qui ajoute à leur aisance et à leur individualité. Cela soulève également une question intrigante : comment Wautier a-t-il pu accéder à autant de modèles masculins, notamment pour Le triomphe de Bacchusà une époque où les femmes artistes étaient rarement autorisées à étudier ou à représenter le nu masculin ?
Sa dernière œuvre connue, L'Annonciationprésente un échange conversationnel surprenant entre l'archange Gabriel et la Vierge Marie, apportant un sentiment d'immédiateté à un sujet traditionnellement formel. Au-delà de cela, on sait peu de choses sur sa vie ultérieure.
Il reste cependant une œuvre qui confirme Michaelina Wautier comme une peintre exceptionnellement douée. Cette exposition la réinscrit résolument au panthéon des grands artistes, un « nouveau » maître ancien dont l'heure est enfin venue.
Michaelina Wautier est présente jusqu'au 21 juin à la Royal Academy of Arts, Piccadilly, Londres W1J OBD. Pour plus d’informations, veuillez visiter www.royalacademy.org.uk.
Image d'en-tête : Détail de Saint Jean l'Évangéliste, v. 1656-1659 (Le projet parité)








